Quand les « techs » partent à l’assaut de la démocratie

[Ce dossier a été publié sur mon ancien blog en 2018.]

Il m’a semblé pertinent au regard, notamment, de l’intensification des travaux des banques centrales sur les monnaies numériques (MNBC pour monnaies numériques de banques centrales) de revenir sur ces « techs » qui risquent de bouleverser nos démocraties.

Vous pouvez également vous pencher sur mon article consacré à la relation entre le législateur et la blockchain.

De la Fintech à la Regtech 

Il est communément admis que nos démocraties occidentales s’inspirent pour une part du modèle politique athénien et pour une autre du droit romain. Nous pouvons également convenir que l’apparition des technologies de l’information et de la communication a contribué à produire des changements fondamentaux de paradigmes productifs et sociaux.

Comme l’explique Jeremy Rifkin, si la convergence de la presse et de la machine à vapeur puis de l’électricité, la téléphonie et du moteur à combustion interne ont permis la première puis la deuxième révolution industrielle, la convergence des technologies de la communication, comme Internet, et des énergies renouvelables semble en faire émerger une troisième.

Or, de la même manière que les associations successives d’un mode de production énergétique et d’une technologie ont entraîné l’inscription progressive du monde moderne au sein de l’économie de marché, il apparaît que les sources, antiques ou plus récentes, de nos sociétés se voient interrogées par la fameuse « disruption » numérique.

On voit alors fleurir les termes contractés de Fintech, de Legaltech ou de Civictech : petit tour d’horizon.

Commençons à rebours et penchons nous sur l’introduction de la technologie au sein du monde de la finance. L’expression Fintech désigne l’industrie financière et, par extension, les entreprises « innovantes » qui proposent des services financiers.

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La Fintech sonne-t-elle le glas de la finance de papa?

On distingue :

  • Les Fintech BtoC (business-to-consumer) qui s’adressent au grand public. C’est le cas des « néobanques », des cagnottes en ligne ou encore des outils de gestion des finances personnelles.
  • Les Fintech BtoB (business-to-business) qui s’adressent aux entreprises.
  • Les Fintech BtoBtoC (business-to-business-to-consumer) comme les plateformes de crowdfunding.

Les Fintech sont généralement des start-ups qui cherchent à capter les parts de marchés des banques ou des grandes entreprises technologiquement en retard. Néanmoins, ces start-ups jouent plus souvent le rôle de facilitateur et concurrencent moins les établissements financiers qu’elles ne les forcent à innover. Aussi, il est assez fréquent de voir les banques investir le domaine (on pense à Proximea de la Banque Populaire ou au projet Innov&Connect de la BNP Paribas).

Si l’enquête de EY pour le Trésor de sa Majesté a mis en évidence l’importance des Fintech au sein des places financières anglo-saxonnes et asiatiques, la croissance du secteur au sein du marché hexagonal est plutôt bonne. Après une baisse en 2016, la Fintech semble de nouveau attirer les investissements. Ils devraient atteindre les 8 milliards de dollars en 2018.

Au sein des Fintech on peut également signaler les Insurtech, soit les entreprises qui s’attachent à innover dans le domaine de l’assurance (pensez aux comparateurs) et les Regtech.

Ces dernières proposent des solutions technologiques pour répondre à l’inflation réglementaire qui fait suite à la crise des subprimes, à l’accroissement du rythme de remise des reportings réglementaire et à la mise à jour constante des dispositifs relatifs. Il s’agit également de garantir la cohérence des données remises aux régulateurs mais également aux nouveaux besoins des nouveaux établissements que sont les Fintech. La boucle est bouclée.

Les Regtech, plus encore que les Fintech, investissent massivement le Big Data. Leurs business model s’appuie bien souvent sur une connaissance fine des données bancaires, financières voire personnelles. Ce qui n’est pas sans poser la question de la confiance, de la confidentialité et de la souveraineté des données – a fortiori si ces entreprises proposent des services en SaaS (software as a service) qui impliquent une gestion dématérialisée de celles-ci (cloud computing) – comme le relève l’autorité britannique Financial Conduct Authority (FCA) au sein de son appel à contribution pour soutenir le développement et l’adoption des Regtech par les acteurs financiers.

Il semble dès lors appartenir au régulateur de développer des outils de surveillance, de détection et d’intervention pour éviter tout dérapage de la part de ces nouveaux acteurs mais également à ces derniers de savoir intégrer, au sein de leurs pratiques, une certaine éthique professionnelle.

De la Legaltech à la justice prédictive

La Legaltech désigne les technologies qui permettent l’accès numérique à un service juridique. Il peut s’agir d’un document, d’une procédure ou d’une mise en relation avec un professionnel du droit. Si à l’origine le terme désignait des services en BtoB (outils de gestion mis à la disposition de cabinets d’avocats) les start-ups de la legaltech opèrent désormais en BtoC et s’adressent directement au justiciable qu’il soit un particulier ou une TPE/PME.

Selon Bob Goodman et Josh Harder, la Legaltech pousse le milieu juridique à s’adapter en provoquant des phénomènes innovants au sein de quatre aires :

  • L’automatisation des processus de gestion, de comptabilité ou de facturation ;
  • La recherche légale en ligne qui facilite l’accès à l’information juridique en aidant le juriste à trouver plus rapidement la bonne loi ;
  • L’E-discovery qui permet de stocker, organiser et gérer les pièces électroniques des procédures en cours.
  • L’amélioration de l’expérience client qui se traduit par une disponibilité plus grande du juriste. Grâce au numérique qui l’assiste dans ses missions les plus chronophages, il peut libérer du temps et se recentrer sur le facteur humain.

Ces évolutions posent également la question de la tarification. En effet, si l’avocat voit son temps de travail diminuer du fait de l’automatisation de certaines tâches est-il toujours pertinent de facturer à l’heure ? (si cette question vous intéresse Le Juriste de demain a traité la question dans un article en deux parties qui sont ici et ). Ce qui induit une autre question : la Legaltech constitue-t-elle un péril mortel pour les professions juridiques et par voie de conséquence pour le droit et la démocratie qui s’est bâtie dessus (oui je vais un peu loin…) ?

Deux événements récents – le village de la Legaltech et Vendôme tech – semblent indiquer une inflexion de la position des décideurs vis-à-vis de la Legaltech. Souvent considérées comme ennemies ou concurrentes, les entreprises de Legaltech apparaissent aujourd’hui comme des acteurs incontournables (a fortiori en France) pour traiter de la dimension numérique de la question juridique.

Sous l’impulsion de la Garde des sceaux Nicole Belloubet, le Ministère de la justice a d’ailleurs présenté un plan de transformation numérique en trois étapes :

  • Renforcement du socle des équipements de la Justice, « avec la nécessité de consolider les infrastructures techniques parfois vieillissantes, d’augmenter les débits des réseaux (…), et de doter l’ensemble des magistrats d’équipements portables qui soient performants » ;
  • Développement d’applicatifs comme par exemple, en matière pénale, la numérisation de tout le parcours judiciaire, du dépôt de la plainte à la fin de la procédure ;
  • Accompagnement des personnels dans l’appréhension et la compréhension de nouvelles procédures numérisées.

Si l’on peut saluer cette volonté de la chancellerie qui vise, conformément au principe de mutabilité, à améliorer l’accessibilité et l’efficacité du service public, d’aucuns restent plus circonspects quant à l’accentuation de la dynamique visant à rendre la justice – selon les mots de la Garde des sceaux – « plus prévisible et plus intelligible ».

Cette prévisibilité, c’est tout l’enjeu de l’ouverture des données jurisprudentielles prévue par la loi Lemaire et étudiée par la mission de Loïc Cadiet dont le rapport : L’Open data des décisions de justice vient de sortir(signalons pour être complet le rapport de Guy Canivet, Premier président honoraire de la Cour de cassation, intitulé Justice : faites entrer le numérique). Celui-ci émet 20 recommandations :

La préoccupation majeure qui sous-tend l’ensemble des préconisations de la mission est celle du rapport entre publicité de la décision et confidentialité des justiciables. Antoine Garapon dans son article sur la question des Legaltech, de l’Open Data judiciaire et de la justice prédictive l’avait déjà mis en évidence :

Les Legaltechs rendent transparent un niveau de réalité qui était jusqu’à présent inaccessible. C’est non seulement toute la production qui devient transparente mais aussi le détail, juge par juge, argument par argument, partie par partie.

Or, si l’on peut y voir, pour reprendre les mots de Peimane Ghaleh-Marzban, directeur des services judiciaires du ministère de la Justice, une chance pour les magistrats comme pour les citoyens en ce que l’Open Data judiciaire va permettre de favoriser le développement de la conciliation, il s’agit aussi de « trouver le bon équilibre » entre transparence et respect de la vie privée.

Encore une fois, le numérique n’est pas la panacée mais bien un pharmakon. L’innovation, peut-être encore davantage, en matière judiciaire repose sur la mesure, l’éthique et une régulation raisonnable. Mais plus qu’un algorithme éthique c’est plutôt une déontologie du codeur qu’il s’agit de développer au même titre qu’une data literacy des usagers, une culture critique des algorithmes qui permette à chacun de comprendre et de prendre du recul quant aux mécanismes à l’oeuvre dans les services innovants comme la Legaltech.

La question n’est pas tant celle de craindre l’ubérisation du droit ou les dérives totalitaires d’une justice prédictive que de les prévenir en cessant d’opposer les anciens et les modernes. Il n’y a pas de vieux monde et de nouveau monde, il y a des acteurs traditionnels qui doivent se saisir des opportunités que leurs offrent les technologies de la Legaltech afin de construire des partenariats réactifs et créatifs dans le souci permanent et toujours renouvelé des intérêts de leurs clients.

Pour conclure cet article, et avant le prochain sur la civictech, je souhaite laisser le dernier mot à Robert Badinter, Ministre de la Justice sous François Mitterrand, qui en 1982 disait :

Grâce à l’informatique, on libérera les magistrats d’un certain nombre d’heures consacrées à la recherche. Il reste que cela ne remplacera jamais les Hommes.

De la complémentarité vous dit-on, des moyens pas des fins…

La Civictech

La Civictech est apparue il y a quelques années. Ce néologisme qui signifie « civic technologie » ou « technologie citoyenne » dans la langue de Molière désigne « l’ensemble des outils – technologies numériques, applications, sites – dont l’objet est de renouveler les formes des la démocratie participative ».

En d’autres termes, comme l’explique Pia Mancini la Civictech regroupe

(…) des outils qui ont pour but de rapprocher les citoyens du processus politique. Ils sont utiles grâce à la mise à disposition des données numériques pour les gouvernements. Ainsi ces derniers peuvent prendre en compte les revendications des individus pour améliorer leur fonctionnement. À l’échelle locale, les Civic Tech permettent aux citoyens de donner leur avis sur les changements dans leur municipalité.

OpenGov et civictech

En 2013, aux Etats-Unis, la Knight Foundation propose de classer la Civictech en deux grandes familles :

La première concerne les outils utilisés par l’Open governement, ce projet de gouvernement ouvert que l’administration Obama a lancé en 2009. Ce projet (auquel la France participe depuis 2014) vise à améliorer l’action publique en mettant les données relatives à l’activité de l’administration à disposition. Il repose sur les principes de transparence de l’action publique, de collaboration entre les agences gouvernementales et de participation des citoyens. Les entreprises de la Civictech qui constituent cette famille sont alors regroupées entre celles qui améliorent le vote, la prise de décision publique, la transparence, la participation citoyenne, celles qui favorisent l’accès à la donnée notamment par la visualisation ou encore celles qui réutilisent les données publiques.

La seconde famille de Civictech selon la Knight Foundation regroupe les community action, ces services communautaires qui contribuent à faciliter l’échange et la coopération des citoyens au niveau local. Cette famille regroupe les plateformes de crowdfunding civique, d’informations alimentées par les citoyens (crowdsourcing), celles qui améliorent l’organisation des communautés, les forums de voisin ou encore celle qui visent au partage local en pair-à-pair.

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En 2016, en France, le Secrétariat d’Etat au Numérique propose une nouvelle classification afin de mieux correspondre aux spécificités de la Civictech française :

Le premier groupe rassemble les initiatives œuvrant dans le champ institutionnel, les technologies pour la démocratie. Il peut s’agir de services visant à améliorer le contrôle de l’action publique comme la Fabrique de la loi, Nosdéputés.fr ou le Projet Arcadie, d’outils de campagnes électorales comme vox.org, de supports pour la transparence des données publiques comme data.gouv.fr ou de plateformes qui visent à favoriser le dialogue entre élus et citoyens comme change.org.

Le second groupe concerne les technologies pour l’engagement civique qui est assez semblable aux community action susmentionnées. Il concerne les plateformes participatives (de financement ou non), de mise en relation, de science collaborative, d’encouragement au bénévolat mais aussi les réseaux sociaux.

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Ces typologies ne sont pas parfaites comme l’a montré Clément Mabi dans son excellent article, Citoyen hacker.

Le chercheur propose une cartographie organisée autour de deux grandes tensions. La première « caractérise le degré d’institutionnalisation de chaque Civictech et la proximité qu’elle entretien avec les pouvoirs publics ». La seconde rend compte de la « volonté de transformation sociale des projets », avec d’un côté « ceux qui cherchent à approfondir la démocratie institutionnelle » et de l’autre « ceux qui souhaitent transformer son organisation et renouveler son fonctionnement ».

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D’autres propositions de taxonomie existent, ainsi Armel Le Coz parle de 7 familles de Civictech : les citoyens autonomes qui veulent agir avant tout, les révolutionnaires cherchant à « hacker » le système, les formateurs qui expérimentent des méthodes d’intelligences collectives et pensent une nouvelle forme de gouvernance, les transformateurs pour qui le changement doit se faire au sein des institutions, les défenseurs de la démocratie participative traditionnelle, les geeks qui fabriquent des outils purement numériques en lui appliquant des logiques de pair-à-pair et enfin les fédérateurs qui organisent des événements, rassemblent les acteurs autour de rencontres et de débats comme le mouton numérique.

Pour la chercheuse Stéphanie Wojcik, la Civictech regroupe avant tout des « entrepreneurs de démocratie numérique », de là à parler d’« Entrepreneurs d’intérêt général », il n’y a qu’un pas… (oui c’est ma transition…)

Entrepreneurs d’intérêt général et civic business

Le programme « Entrepreneur.e d’intérêt général » est lancé en 2016 par la Présidence de la République. Piloté par la mission Etalab celui-ci vise à recruter pour 10 mois des talents extérieurs à l’administration « pour résoudre, par leur compétences numériques d’exception et grâce aux données, des défis d’intérêt général, au sein des ministères » et des institutions publiques.

Il poursuit deux objectifs

  • Développer l’innovation ouverte dans l’Etat : améliorer la connaissance par les administrations de nouvelles ressources et accélérer la capacité d’expérimentation et de modernisation de l’Etat ;
  • Favoriser l’engagement citoyen au sein de l’administration : ouvrir davantage l’administration aux initiatives d’intérêt général de la société civile et en les articulant avec l’action publique.

Chaque entrepreneur est accompagné de deux mentors au sein de son administration d’accueil.

Les défis de la première promotion étaient les suivants :

  • Agence Française de Développement : utiliser des techniques de reconnaissance d’images satellites pour suivre l’avancement de projets financés par l’AFD et assurer la bonne utilisation des fonds.
  • BnF : préfigurer une plateforme de co-production de données entre acteurs publics culturels et scientifiques.
  • Cour des comptes : concevoir un « chatbot » pour que le grand public puisse interroger simplement les données dans les rapports de la Cour des comptes (par exemple pouvoir extraire des informations sur une entreprise ou un thème).
  • Ministère de la Culture et de la Communication : utiliser le crowdsourcing pour développer une base de données sur le patrimoine culturel ; information et signalement sur les monuments classés.
  • Ministère de l’Economie et des Finances : développer des techniques d’analyse de données (modèles prédictifs et analyse des réseaux) pour garantir la bonne gestion des droits et paiements de l’administration à l’égard des citoyens et des entreprises et ainsi lutter contre les fraudes.
  • Ministère de l’Intérieur :
    – projet 1 : monter en qualité les données du système national du permis de conduire (SNPC) à l’aide des données du répertoire national d’identification des personnes physique en vue de ne conserver dans le SNPC que les données conformes à sa finalité.
    – projet 2 : croiser les données d’accidentalité avec les données de verbalisation pour réaliser un outil de cartographie décisionnelle.
  • Ministère de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de  la Recherche : constituer une API d’aide à la mise en relation de données textuelles non normées avec des référentiels.
  • Ministère des Affaires sociales et de la Santé : utiliser les données du Système national des données de santé (SNDS) pour modéliser les parcours de soin à l’ARS Occitanie et identifier ainsi les parcours aberrants et les écarts par rapport aux recommandations de bonnes pratiques.

Si les Entrepreneurs se sont parfois heurtés au « manque de culture numérique » de l’administration comme l’explique Etienne David, l’expérience est néanmoins une réussite car « ce qui compte avec le programme EIG, ce n’est pas forcément le produit fini qui en résulte, mais le temps passé à discuter avec les agents et à faire de l’acculturation au numérique ».

Si les technologies de la Civictech offrent des moyens pour améliorer le fonctionnement de la démocratie, ces innovations n’auront qu’un impact limité sans médiation humaine. En d’autres termes, les outils de la Civictech doivent s’inscrire au sein d’un processus profond et long de transformation numérique des institutions publiques qui ne passera que par une formation des tous les agents et des postes dédiés à la conduite du changement. Ce n’est qu’en maintenant la question citoyenne et humaine au centre de ses préoccupations que la Civictech pourra devenir grand public.

D’autre part, comme l’explique Mohammed Adnène Trojette, secrétaire général adjoint de la Cour des comptes, anciennement directeur du Liberté Living Lab, et parrain de la première promotion d’Entrepreneur d’intérêt général, la force du programme EIG est d’avoir « poussé les administrations à prendre conscience qu’elles sont en train de produire des communs et qu’en donnant accès aux codes source de leurs programmes, elle permettent de tirer un grand bénéfice de cette mutualisation ».

En effet, si les entreprises de la Civictech veulent améliorer la démocratie, il leur faut inscrire au cœur de leurs valeurs les principes de transparence, de diversité, de participation et de collaboration qui sont au fondement du mouvement Open Governement. Comme l’explique Regards Citoyens et Valentin Chaput, le « numérique ne pourra pas aider la démocratie sans en adopter les fondements ». Autrement dit, dans un environnement où « le code est la loi », seul le logiciel libre, le code source ouvert, peut assurer « la transparence et la gouvernance collective de ce code, éléments indispensables à la confiance dans ces nouvelles lois ». Aussi, ce n’est qu’en promouvant des modèles ouverts, qu’en valorisant la Commontech, que la Civictech pourra réellement contribuer à améliorer le processus démocratique.

L’initiative Open Law

L’initiative Open Law a été lancé en 2014 sous l’impulsion de la Direction de l’information légale et administrative (DILA), d’Etalab, de l’Open World Forum et du NUMA.

L’association réunit une communauté composée d’acteurs publics, d’entreprises privées et de membres de la société civile autour de projets numériques visant à ouvrir le droit. Open Law impulse des programmes, des cycles ou des expérimentations à la croisée de la LegalTech, de la CivicTech et de la RegTech afin de produire des innovations ouvertes, inclusive, collaboratives et éthiques. En d’autres termes, en regroupant les volontés autour d’une philosophie du partage, Open Law s’attache à créer des « communs » du droit.

Une initiative au confluent de la RegTech, de la LegalTech et de la CivicTech 

Si je voulais vous parler de l’initiative Open Law c’est parce qu’elle permet de faire le lien entre les différents sujets dont je vous ai entretenu jusqu’à présent : la RegTech, la LegalTech et la CivicTech.

Née au sein de la FinTech, la RegTech vise à assurer la mise en conformité (la compliance) des entreprises financières avec le cadre réglementaire mouvant contraignant et parfois difficilement lisible. Open Law s’est saisi de cette question et partant du principe que « nul n’est censé ignorer la loi » vise à proposer une interface entre organismes d’Etat, agences de régulation et acteurs concernés. Les programmes IA & droit ou Legal Design qu’a lancé l’association se sont attaché à trouver des moyens d’extraire les données afin d’améliorer l’accès au droit et l’analyse juridique. Un rôle d’autant plus d’actualité à mesure que s’approche la date de mise en oeuvre du Règlement général sur la protection des données (RGPD).

La LegalTech est venue, quant à elle, apporter innovations et bouleversement dans le monde du droit. Si d’aucuns ont parlé – à tort ou à raison – de menaces, d' »ubérisation » voire de dérégulation, OpenLaw a proposé d’ouvrir la discussion entre tous les acteurs concernés. Ces discussions ont abouti à la rédaction à la rédaction collaborative d’une Charte, la « Charte éthique pour un marché du Droit en ligne et ses acteurs« . OpenLaw a également mené, en partenariat avec la CNIL et la Cour des Cassation, une réflexion pour intégrer le machine learning dans le monde du droit.

Enfin, la CivicTech dont nous avons parlé la semaine dernière, cherche à renforcer, par la technologie, la participation citoyenne et la transparence de l’action publique. Il s’agit de proposer des innovations numérique pour améliorer la démocratie. C’est dans cet esprit qu’Open Law en partenariat DemocracyOS FranceEtalabOpen Source Politics, OGP Toolbox, Les Bricodeurs, Democraty Earth, l’Agence du Numérique et République citoyenne ont lancé le projet Open Democracy Now. Cette initiative collaborative organise plusieurs hackathons afin d’aboutir à la création d’outils open source pour la concertation publique ou l’élaboration collaborative de la loi.

De P1 à P6, état des lieux des réalisations

Les travaux d’Open Law s’organisent autour de programmes d’innovations collaboratives qui correspondent à des projets thématiques d’une durée de 6 mois à 1 an. Ces projets aboutissent à l’élaboration de ressources « communes » issues de l’intelligence collective.

Le programme 1 ou P1 lancé en octobre 2014 qui visait à favoriser l’accès au droit avait pour objectifs de:

  • réfléchir à l’exercice, la place et les pratiques entourant le droit dans notre société numérique ;
  • rendre plus accessibles certains jeux de données juridiques nouvellement ouverts ;
  • ouvrir des jeux de données non encore ouverts ;
  • créer une communauté de « hackers (co-constructeurs) du droit » ;
  • favoriser la contribution des juristes à la co-création et (re)penser le droit au service de l’innovation.

Le programme 2 ou P2 lancé en juillet 2015 avait pour ambition de simplifier l’accès au droit en cherchant pour cela « comment anticiper les difficultés juridiques d’un particulier ? ».

Le programme 3 ou P3 lancé en septembre 2015 organisait le lancement du programme européen d’ouverture du droit « Open Law Europa ».

Le programme 4 ou P4 organisé de février à décembre 2016 se penchait sur l’économie numérique du droit (et à aboutit à la charte susmentionnée).

Le programme 5 ou P5 organisé de septembre à décembre 2017 dit Open « Case » Law vise à :

  • Accompagner l’ouverture des décisions de justice
  • Définir collectivement des règles pour la pseudonymisaion de la jurisprudence
  • Enrichir les données brutes pour intégrer les identifiants ECLI sur la législation
  • Co-concevoir le service public de la donnée publique juridique
  • Stimuler la réutilisation des données de jurisprudence

Le programme 6 ou P6 commence en avril 2017 et va se poser la question de comment « Former le juriste de demain »?

L’association anime également des cycles de rencontres et de réflexion, et produit des ressources, des communs comme les datasets d’apprentissage qui visent à produire des jeux de données d’entraînement relatifs au langage juridique et en français pour l’Intelligence artificielle. Celles-ci seront bien sûr ouvertes à tous.

Conclusion : Des communs et de l’humain

L’initiative Open Law a ceci d’intéressant qu’elle a su trouver une place essentielle dans l’écosystème complexe et changeant du droit, de la démocratie et de la technologie. Tiers-lieu, acteur de confiance ou « grand témoin » pour reprendre les mots de son président Benjamin Jean, l’initiative Open Law est avant tout une communauté structurée autour d’une méthode et d’un objectif : produire des innovations ouvertes, des « communs juridiques » pour améliorer la société.

C’est ici la conclusion de notre réflexion : qu’elles soient légale, civique ou financière, les technologies qui s’attachent à repenser les fondements de la démocratie moderne peuvent être un opportunité extraordinaire d’améliorer le fonctionnement de nos sociétés.

Toutefois, ce progrès économique et social que peut apporter le numérique ne pourra se faire que s’il est inclusif, ouvert et collaboratif, qu’il met l’humain et non la technique au centre de ses préoccupations et qu’il s’attache à servir chacun sans condition de ressource. En d’autres termes CivicTech, LegalTech ou FinTech ne pourront servir la démocratie que si elles décident de ne pas s’en servir et de ne pas l’asservir.

La technologie est un pharmakon nous dit Stiegler, elle est à la fois le remède et le poison, un constat d’autant plus vrai lorsqu’il s’applique aux rouages de notre République.